« Grand, large d’épaules, la face hirsute ombragée d’une chevelure abondante, coiffé d’invraisemblables chapeaux », selon la description qu’en faisait Le Petit Parisien. Napoléon Hayard, personnage haut-en-couleur, était une véritable figure parisienne. Autoproclamé « empereur des camelots », nombreux furent les quotidiens qui lui consacrèrent une « oraison » funèbre lors de sa mort le 29 août 1903 après avoir été renversé, quinze jours plus tôt, par une voiture, place de la Bourse à Paris.
Chacun lui reconnaissait maintes qualités. Intelligence vive, bonne humeur, esprit d’à-propos, finesse, générosité… autant de qualificatifs qui, au lendemain de sa mort, revenaient le plus souvent sous la plume des journalistes, ne lui reprochant qu’un seul défaut : « Il aimait passionnément le petit verre. Il n’eût pas pu faire d’affaires autrement », selon Le Journal de Saint-Quentin.
Le plus important quotidien du Nord, Le Grand Echo, lui consacra même un long article sur deux colonnes à la Une. C’est que « l’homme était bien connu à Lille », comme le soulignait régulièrement le journal quand il défrayait la chronique. Avant de devenir camelot, Hayart avait exercé divers métiers dont, de 1885 à 1892, ceux de journaliste et d’imprimeur à Lille. Installé libraire 1, rue du Vieux-Faubourg, où il était dépositaire de L’Intransigeant de Rochefort, il édita l’hebdomadaire Le Vrai Lillois, journal indépendant anticlérical et de combat de la région du Nord, dont le premier numéro, imprimé à La Madeleine, parut le dimanche 15 mars 1885. Ce journal, qui se voulait le contradicteur du clérical, antirépublicain et antisémite Lillois de Philibert Vrau puis de Ducoulombier, aurait été entièrement rédigé par Hayard lui-même sous divers pseudonymes. Si, d’après la police, l’accueil fut favorable, il était déjà remplacé le 1er mai 1885 par Le Réveil lillois qui ne connut qu’une dizaine de numéros. Le Citoyen lillois, journal de combat, indépendant et de fonds secrets, lui succéda pendant quelques semaines. Parallèlement, il participa à la campagne du général Boulanger. C’est ainsi qu’en avril 1888, 20 000 personnes se seraient, selon La Gazette de France, retrouvées à Lille devant sa librairie à crier « Vive Boulanger ! », « Vive Rochefort ! »
Napoléon Hayard fut également l’imprimeur en 1890 de Lille-lapin, feuille de chou pour la nourriture des lapins de la ville et de la région et du premier numéro de L’Anti-youtre, organe de protestation sociale, sorti le 17 avril 1891. Ami de Carrette et de Delory, il imprima La Marseillaise fourmisienne qu’il fit placarder après le 1er mai 1891. L’année suivante, il cédait son fonds de commerce et regagnait Paris.
Avant d’arriver à Lille, l’homme avait déjà derrière lui un long parcours aventureux qu’il dévoila dans L’Aurore en 1897. Né dans la Marne en 1850, Napoléon Ferdinand Hayard avait suivi ses parents à Paris. La famille s’était installée chez sa sœur, concierge de l’école municipale de musique. Napoléon devint tourneur-mécanicien pour instruments d’optique, de chirurgie et de musique. A à peine vingt ans, il se porta volontaire lors de la guerre de 1870, puis fut soldat de la Commune : ordonnance du général Dombrowski, puis inspecteur des barricades pendant la Semaine sanglante. Arrêté sur dénonciation, il réussit à s’évader et reprit son métier qu’il dût abandonner pour raisons de santé. Hayard se mit alors à composer des chansons, à dessiner des caricatures éditées par son frère imprimeur-lithographe. Camelot, il devint chef des ventes du Nouveau Journal, puis chargé du lancement en province. Passant du Nouveau Journal à La Petite France, puis au Petit Parisien, cette activité dura une douzaine d’années avant qu’il n’arrivât à Lille.
De retour à Paris, profitant de toutes les circonstances : l’arrivée du président sud-africain Kruger en Europe, l’élection d’Emile Loubet, la visite du tsar en France, l’élection de Pie X…, « captant, selon Le Progrès de la Somme, la badauderie de la foule, au point de lui acheter tous les trompe-nigauds il inonda la France de « produits de son imagination de gavroche ». Avec son complice Marius Réty, il édita de multiples chansons composées sur des airs à la mode, Viens Poupoule ! La Paimpolaise…. Il fut également l’auteur de testaments burlesques : celui de Déroulède, de Bismarck… Irrévérencieux, Hayard le fut toute sa vie. Ainsi, en 1898, lors des élections législatives, il se présenta avec son compère Réty, « offrant aux électeurs deux députés pour le prix d’un ». Parmi les réformes urgentes qu’il préconisait : l’apéritif gratuit dans tous les cafés de sa circonscription, la suppression des huissiers, des droits sur les alcools hygiéniques, des loyers, l’enseignement de la manille, l’extinction du paupérisme… Hayard fut bien sûr à plusieurs reprises en butte à des poursuites judiciaires qui le conduisirent parfois en prison. Plusieurs journaux rapportèrent que convoqué par un juge d’instruction qui s’étonnait de n’avoir pas reçu son casier, il le rassura : « Ne vous inquiétez pas ! il contient la liste de mes trois cents condamnations. Alors, vous comprenez, si chargé, on l’aura, par économie, fait venir à petite vitesse. »
Sa disparition fut l’événement de la semaine, selon Le Grand Echo. Lors de ses funérailles, plusieurs milliers de personnes se rassemblèrent devant sa boutique, rue du Croissant, dont six à sept cents camelots, mais aussi, au milieu des badauds, de nombreux écrivains et journalistes. Sa femme prit sa succession. En 1907, elle publia un dictionnaire argot-français dans lequel Napoléon Hayard avait rassemblé tous les mots et expressions d’argot qu’il avait entendus. Ce dictionnaire est précédé d’une notice « biographique » signée L. C. et d’une préface de Marius Réty.

