BODEREAU Georges

« L’affaire Bodereau », « Le cas Bodereau ». En octobre 1892, le journaliste Georges Bodereau fait la Une de nombreux quotidiens. A Calais, des affiches sont placardées sur les murs. Secrétaire de rédaction au Petit Calaisien fondé en 1887 par Naudin, il vient d’être révoqué de son grade d’officier d’administration adjoint de la réserve « en raison de ses attaches avérées avec le Parti socialiste ».

Né le 23 mars 1861 au Mans, Georges Louis Joseph Bodereau est le fils d’un inspecteur de la Société mutuelle mobilière. Selon son livret militaire, il commence sa vie professionnelle comme employé de banque. De novembre 1882 à septembre 1886, il effectue son service militaire qu’il termine avec le grade de sergent d’exploitation. Probablement entre-t-il dans la presse dans les mois qui suivent. Il rejoint d’abord le quotidien parisien L’Impartial où il a son premier duel contre l’un de ses collègues Touron. On y trouve sa signature jusqu’en novembre 1887, puis il semble faire un retour vers sa ville natale.

En juillet 1889, il arrive à Calais où il devient secrétaire de rédaction et gérant du Petit Calaisien. Il y signe des articles sous son nom ou sous le pseudonyme de Jacques Flesselles – du nom de jeune fille de sa mère. Il assume également la correspondance du Petit Journal et de l’agence Havas. L’homme a le sang chaud, il se reconnaît un caractère emporté et violent, n’hésitant pas à mettre « une gifle par an ». Lorsque « l’affaire » éclate en 1892, il s’est déjà battu en duel, il a déjà trois condamnations pour violences et voies de fait à son passif. La dernière lui a valu six jours de prison et 300 F d’amende. Membre de l’association des journalistes républicains, cette société hésite à le défendre. Heureusement pour lui, à la fin du mois de novembre, il est réintégré dans son grade d’officier d’administration adjoint par un décret présidentiel.

En février 1895, il fait partie des personnalités avec Naudin qui accueillent et prennent la parole lors du passage à Calais d’Henri Rochefort. Réfugié à Londres, le rédacteur en chef de L’Intransigeant, condamné par contumace en juillet 1889 à la déportation perpétuelle pour son soutien au général Boulanger, vient d’être amnistié.  En mai, Georges Bodereau se marie avec Justine Marie Emelie Hache. Ses témoins sont Georges Robert, rédacteur en chef du Progrès du Nord et Emile Lemaître, rédacteur en chef de L’Indépendant de Boulogne-sur-Mer. Poète à ses heures, parrainé par Jules Claretie et Emile Zola, il est admis en mars 1896 à la Société des gens de Lettres. Parallèlement, il est secrétaire de l’Association amicale et professionnelle des journalistes républicains du Pas-de-Calais.

« Intelligent et actif », écrivant « avec facilité » selon un rapport du commissaire des chemins de fer adressé au préfet du Nord, « il ne manque jamais une occasion de montrer son hostilité contre l’armée et ses chefs auxquels il ne peut pardonner sa cassation d’officier. » En mars 1898, il est encore condamné à 300 F d’amende et 1 000 F de dommages et intérêts pour avoir annoncé la présence de l’ancien sénateur Cadart, président du conseil général du Pas-de-Calais, à une réunion électorale à laquelle il ne participait pas et avoir eu des paroles offensantes à son égard.

En janvier 1899, le bruit court à Armentières que Bodereau va racheter le périodique de Verbaere, le Journal d’Armentières. Le journaliste a beau affirmer qu’il n’est « pas socialiste de conviction […] que dans son journal, il défendra une politique simplement républicaine », le député de la circonscription et le maire de la ville sont, selon la police, à la manœuvre pour faire échouer la vente. Après cet échec, Bodereau quitte la région du Nord-Pas-de-Calais pour Paris.

En juin 1901 à Paris, en vue des élections législatives de 1902, est fondé le Parti radical et radical-socialiste. Lorsqu’il se structure, Bodereau, qui est membre de la maçonnerie, est élu secrétaire, puis vice-président. En vue du scrutin d’avril-mai, il gagne Pau pour diriger la rédaction du Progrès des Basses-Pyrénées qui sort à partir du 9 mars afin de soutenir le candidat radical-socialiste, l’avocat Georges Madaune, conseiller municipal et conseiller général. Très rapidement, la polémique s’engage et enfle avec le rédacteur en chef du Mémorial des Pyrénées. Celui-ci lui envoie ses témoins, mais Bodereau, assagi, lui refuse toute réparation par les armes et toute rétractation de ses propos. Georges Madaune ne dépasse pas le premier tour, le 16 mai 1902, Le Progrès de Basses-Pyrénées cesse sa parution et Georges Bodereau regagne Paris où sa femme, âgée de 28 ans, meurt en octobre. Le journaliste est également engagé dans des organismes professionnels : Syndicat de la presse socialiste, Association et syndicat de la presse républicaine départementale, Caisse des retraites des dames et d’assistance aux orphelins qu’il préside. En février 1903, il est nommé officier d’Académie.

En juillet de la même année, il fonde La Dépêche de Rouen et de Normandie dont il est le directeur politique. Deux ans plus tard, il répond à l’appel du directeur du Petit Comtois dont il devient rédacteur en chef à « l’essai ». N’ayant pas trouvé les appuis qu’il souhaite, il dit au revoir à ses lecteurs le 1er mai 1907. Georges Bodereau passe ensuite au Gâtinais, puis au Républicain d’Etampes, Corbeil et Rambouillet à l’existence éphémère. Lorsqu’il se remarie en août 1912 avec Rachel Habib, il est directeur de L’Indépendant de Semur-en-Auxois. Puis, on le retrouve à L’Indépendant du Morvan, journal républicain de l’arrondissement d’Autun.

A la faveur de la colonisation, de nombreux périodiques spécialisés ont été créés, Georges Bodereau est un acteur de la presse coloniale. Alors qu’il est encore dans le Nord, il fonde La Vie coloniale en 1897. Le titre n’a qu’une brève existence, ce qui n’empêche pas le journaliste de persévérer. Il participe à la création ou collabore à L’Action coloniale, La Presse coloniale, L’Autre France, Colonisation française… Membre du Syndicat de la presse coloniale à partir du 1er mars 1900, il est élu membre du comité en 1906 et, par la suite, secrétaire général. Le 23 février 1925, c’est à ce titre qu’il est nommé chevalier de la Légion d’honneur par le ministre des Colonies.

Lors de la guerre 1914-1918, il n’hésite pas à reprendre du service et gagne le grade de lieutenant. Cet engagement ne l’empêche pas de poursuivre son activité de journaliste. En 1916, il devient administrateur et rédacteur de l’hebdomadaire La Grimace, satirique, politique, coloniale, littéraire, théâtrale. Il y donne régulièrement un « croquis du front » et diverses chroniques. Après la guerre, il en devient directeur-administrateur et signe chaque semaine des articles sous son nom ou sous son pseudonyme de Jacques Flesselles. Durant l’après-guerre, Georges Bodereau reste un homme engagé au sein du Parti radical et radical-socialiste, mais aussi d’organismes professionnels, notamment le syndicat général de la presse. En 1924, il prend ainsi, dans la presse de sa région natale, la défense de Joseph Caillaux, ancien chef du gouvernement, condamné à trois ans de prison pour « correspondance avec l’ennemi ».

Retiré dans sa maison de Seine-et-Oise, il meurt en janvier 1941. Le quotidien L’œuvre, de sensibilité radical-socialiste passé à la collaboration sous la direction de Marcel Déat, est probablement le seul à annoncer sa mort. Georges Bodereau était l’auteur de romans : L’Aurore et la vie, Vers l’inceste, mais aussi de nouvelles et de poèmes.