Bien sûr, il y a les Masure, Verly, Reboux, Degeorge… Bien sûr il y a L’Écho du Nord, Le Réveil du Nord, L’Impartial de Boulogne, Le Progrès du Pas-de-Calais, Le Journal de Roubaix, et tant d’autres.Mais il y a (aussi) Le Travailleur, L’Action syndicale, Le Combat de Roubaix Tourcoing, Le Travailleur de Méricourt ou La Bataille de Roubaix, des journaux, des hebdomadaires anarchistes, socialistes, communistes, rédigés, imprimés, vendus par des ouvriers.
Comment ignorer ces rédacteurs du soir, ces crieurs du dimanche, ces hommes et ces femmes qui consacraient leur temps libre à éduquer le peuple ou à préparer la Révolution par la voie de la presse… jusqu’à sacrifier leur vie comme Louis Level et Albert Sauvanet.
Louis Level, ou la mort d’un vendeur qui savait compter…
Le 3 avril 1904 L’Action syndicale, l’hebdomadaire lensois du « Jeune syndicat » de Broutchoux, annonçait la mort de son administrateur adjoint, Louis Level, 34 ans, marié, une petite fille. Après avoir noté l’imprudence de son collaborateur (malade, il s’était purgé avant de se rendre à son travail, « le froid intense et la pluie battante de ce jour de deuil [ayant] causé sa perte »), la rédaction souligne les qualités de ce militant hors pair, regrettant la disparition de cet intègre trésorier, « de cet homme de confiance qui savait disposer de nos ressources pécuniaires avec tant d’intelligence et de probité. »
L’enterrement civil de cet homme ayant vécu en philosophe matérialiste se déroula en présence d’un millier de personnes, appartenant aux associations dont Level était membre : Musique ouvrière de Lens, Association amicale des marchands de journaux du dépôt de Lens, Fédération des mineurs du Pas-de-Calais, Libre-pensée, et bien sûr, Fédération révolutionnaire du Pas-de-Calais. Plusieurs personnalités prirent la parole sur la tombe, dont Evrard-Bernard, délégué mineur, Henri Ghesquière, adjoint au maire de Lille, et Benoît Broutchoux.
Level n’était pas apprécié de tous. Une de ses voisines s’exclame, le lendemain de l’enterrement, au passage de sa veuve : « Ce n’est pas honteux de voir une femme vendre des journaux maintenant que son homme est mort. Il ne fera plus ses airs… ». La Libre-pensée vole au secours de l’infortunée : « Vous apprendrez d’abord, madame la libre penseuse à l’eau bénite que le métier de marchand de journaux est aussi honorable et plus utile que celui de vendeuse de chapelets, médailles, etc., métier que vous faites. » C’est encore la Libre pensée qui organise une collecte au profit de ladite veuve et de sa fille, au cours du « banquet gras » qu’elle organise le « Vendre dit Saint », « afin de protester contre la coutume idiote du catholicisme » ; banquet « qui n’a pas eu l’animation qu’il aurait dû avoir », en raison de la triste circonstance (7 avril 1904).
L’incident stupide avec la bigote nous apprend au moins que Mme Level participait, dès avant son veuvage, aux tournées de son mari, tournées qu’elle reprend immédiatement, il fallait bien vivre, sans qu’on sache pendant combien de temps. Utilisait-elle, comme son défunt mari, un chien attelé à une petite charrette ? Le 31 septembre 1903, le préfet du Pas-de-Calais prenait, « sur l’ordre de Basly », affirme L’Action syndicale du 17 janvier 1904, un arrêté disposant qu’il faudrait une autorisation expresse du maire (Basly) pour atteler des chiens. Permission que Basly aurait refusée aux marchands de journaux connus comme révolutionnaires : Louis Level donc, mais aussi Augustin Dehay, Bernard et Tinclercq. Ils auraient, à eux tous, été verbalisés vingt-neuf fois pour défaut d’autorisations, autorisations demandées par trois fois devant témoins. Autorisations obtenues sans problème par d’autres marchands de journaux. À noter que Goudemetz, autre militant anarchiste connu, marchand de café de son état, se trouvait dans la même situation, contrairement à ses concurrents, qui pouvaient atteler leurs chiens sans problème. Cédant aux récriminations et sensible peut-être aux injustices qu’il entraînait, le préfet rapportait son arrêté le 9 janvier 1904.
Notons enfin que l’enterrement de Level procura à L’Action syndicale l’occasion de fulminer une fois de plus contre la « clique des baslycots », comme disait Broutchoux. Le Journal de Lens, dont Level était « le plus fort vendeur » passa sa mort sous silence « parce que [c’était] le journal de Basly ». D’où cette apostrophe aux collègues du défunt vendant Le Journal de Lens : « Marchands de journaux, propagez-le, vous serez récompensés ! » (29 mars 1904)
Albert Sauvanet, victime du fanatisme
Ce dimanche 3 mai 1908, les électeurs sont appelés à élire leur conseil municipal. Dans la région de Lens, la campagne a été rude. Les journaux conservateurs et anarchistes n’ont guère épargné les hommes en place, Emile Basly à Lens, Arthur Lamendin à Liévin, mais aussi le Vieux Syndicat des mineurs dont ces édiles ont été les fondateurs. Les esprits se sont échauffés dans les corons.
Vers 9 heures, quatre colporteurs de L’Action syndicale se présentent à la cité 3 de Liévin. A la Une, une caricature de Basly s’adressant aux mineurs, derrière lui un ingénieur lui apportant une somme d’argent rondelette, à ses pieds une femme et un enfant en guenilles, le tout avec une légende appropriée. Cette caricature, reprise du journal La Plaine de Lens, n’est que la dernière d’une longue série où régulièrement l’honnêteté de Basly, la conduite de Lamendin sont mises en cause.
Dans un secteur acquis au Vieux Syndicat, l’arrivée des quatre hommes est d’autant plus fracassante qu’ils annoncent à grands cris leur journal : « Demandez la gueule à Basly, la gueule à Mimile Ier le czar de Lens, le vendu des compagnies », « Demandez le député banquet, le ventru Lamendin, les boulotteurs de pièces de 40 sous. » Une allusion à la cotisation mensuelle payée par les mineurs au Vieux Syndicat et que L’Action syndicale accuse régulièrement Basly de détourner.
Ajoutant le geste à la parole, les crieurs, selon La Voix du mineur, le journal du Vieux Syndicat, provoquent les mineurs et les femmes, alors que L’Action syndicale désigne nommément deux femmes excitant les enfants. Dans le rapport que fera le lieutenant commandant les gendarmes venus au secours des crieurs notera que « pris à partie immédiatement, les vendeurs furent frappés et leurs journaux brûlés sur la voie publique. »
Sous les jets de pierre, les colporteurs cherchent à se mettre à l’abri dans un café. Au moment d’entrer, l’un d’eux, Albert Sauvanet, 21 ans, arrivé de l’Allier un an plus tôt pour travailler aux Mines de Liévin, s’effondre, atteint à la tempe gauche par une pierre. Il doit être traîné par ses camarades à l’intérieur du café où, après avoir reçu des soins, il reprend ses esprits mais se plaint d’un violent mal de tête. Dehors, ne parvenant pas à disperser la foule, le commissaire de police de Liévin fait appel à la gendarmerie de Lens.
Sous les huées de la foule, escortés par vingt gendarmes, les quatre hommes, menottés et ligotés ajoute L’Action syndicale, sont conduits à pied à la gendarmerie. Le jeune mineur semble avoir supporté les quatre kilomètres qui lui ont été infligés. Cependant, dans le courant de l’après-midi, il se plaint de maux de tête et est pris de vomissements. Un médecin est demandé qui diagnostique une fracture et, deux heures plus tard, le jeune mineur meurt. L’autopsie révèlera une hémorragie interne.
L’Action syndicale met en cause le fanatisme de ses adversaires, La Voix du mineur désigne les responsables de la mort de Sauvanet : ceux qui ont poussé à l’excitation des mineurs par des articles odieux contre le Vieux Syndicat et ses militants. L’agresseur du colporteur, un ouvrier mineur âgé de 18 ans, est arrêté quelques jours plus tard. Après avoir nié, devant les déclarations de plusieurs témoins, il reconnaît les faits. Jugé en juillet, il est, « après une courte délibération » note Le Grand Echo du Nord, déclaré non coupable, acquitté et remis en liberté immédiatement. Un mois plus tard, le Vieux Syndicat demande sa réintégration aux Mines de Lens, ce que laisse espérer la réponse de la direction pour qui il n’est que suspendu.
Les circonstances de la mort dramatique du colporteur Sauvanet sont probablement exceptionnelles dans la région Nord-Pas-de-Calais, cependant nombreux furent ceux qui subirent les foudres de la justice pour avoir voulu diffuser des idées jugées subversives.
